Notre tâche (ou bien tout le reste sera pure statistique et affaire d’ordinateur) est de travailler à la différence." Heiner Müller

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Festival Mouvements d’altérité

01 > 24 octobre 2021

Photo©Michel Boermans

Forts du très vif succès rencontré en décembre 2018 par le festival Mouvements d’identité, auprès du public et de la presse, le  Théâtre Océan Nord s’aventure donc à en proposer une deuxième édition lors de la saison 2021-2022 ! Élargissant le spectre thématique de la première édition, le festival englobera la notion d’altérité dans plusieurs de ses composantes – altérité du genre, de l’âge, de la couleur de peau, des origines culturelles – tout en ciblant les endroits spécifiques où le théâtre peut en rendre compte de manière singulière et originale. Les spectacles programmés n’aborderont pas simplement l’une ou l’autre de ces altérités, mais interrogeront parallèlement la coïncidence ou l’écart entre l’acteur et ses personnages, que ceux-ci soient issus de la réalité ou de la fiction. « Faire du plateau le lieu par excellence de l’apparition de l’autre », c’est là en somme l’objectif premier de la programmation du festival Mouvements d’altérité.

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La problématique de l’altérité au théâtre m’occupe depuis très longtemps. Née de la fascination que j’éprouve pour l’art de l’acteur – cet art d’être un autre par excellence – elle est renforcée par la découverte que le metteur en scène se doit de penser les altérités qui constituent le geste théâtral (auteur, acteur, personnage, spectateur) (1) et assoit sa certitude sur le fait que le théâtre, cet « art de l’autre » se révèle un endroit unique d’expérimentation de l’altérité et de la différence. C’est autour de ces questions que s’achemine, de 2009 à 2013, la rédaction du numéro spécial d’Alternatives théâtrales, intitulé : Le théâtre, art de l’autre.

Pendant la dernière année d’écriture de cette publication, je monte Les Invisibles à partir du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas avec deux comédiennes, Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis. Cet événement surgit comme une coïncidence frappante avec les idées qui m’occupent alors.

Au point de départ du spectacle, il y a l’intérêt que nous portons au mouvement de Florence Aubenas elle-même : se faisant passer pour une demandeuse d’emploi sans diplôme, elle est engagée comme femme de ménage dans plusieurs entreprises, acte qui lui permet de vivre dans la peau d’une autre pendant six mois. L’écriture du spectacle suit le mouvement de la journaliste vers cette altérité radicale puis l’amène au théâtre : sur ce plateau il y a donc deux comédiennes interprétant une journaliste, elle-même transformée et « déguisée » en employée courant d’une entreprise de nettoyage à une autre ; ces deux comédiennes incarnant aussi toutes celles et ceux que cette journaliste/femme de ménage rencontre sur sa route, travailleuses de tous âges, mais aussi hommes, patrons plus ou moins sympathiques de ces entreprises.

Ce spectacle est d’une certaine manière la démonstration en actes de mes intuitions intellectuelles concernant la place de l’altérité au cœur du projet théâtral. Il présente des femmes – dans leur individualité et singularité – jamais représentées sur les plateaux de théâtre, tout en rendant compte, physiquement, des différents mouvements accomplis par le texte et le spectacle rendant possible la rencontre avec ces femmes.

Depuis lors, j’ai été frappée par le désir, chez les jeunes artistes en particulier, de questionner le réel, à partir d’enquêtes, d’interviews, de rencontres avec des « Invisibles » de toutes sortes, et d’interroger avec intelligence et singularité la manière dont le théâtre s’empare de leurs vies, de leurs paroles, de leurs corps. (2)

Aujourd’hui, je ressens l’urgence d’aller plus loin et de mettre en avant cette force singulière du théâtre à travers un choix de spectacles ou de projets composant une constellation de propositions autour de l’altérité.

Faire apparaître différentes altérités, les décliner et en même temps, rendre compte du fait que le théâtre fait bien plus que simplement les raconter est au centre de ce désir. Partager avec le spectateur la possibilité d’apprécier non seulement l’incarnation de ces « autres », mais aussi cette sorte de mouvement perpétuel de soi à l’autre, de l’autre à soi ou de l’autre à l’autre que permet un certain théâtre (celui qui aime dévoiler une partie de ses mystères) faire vivre cette mobilité, dans le présent de la représentation, sera au cœur du festival Mouvements d’altérité.

Isabelle Pousseur

(1) – Voir Conférence sur l’altérité dans la revue Alternatives théâtrales Le Théâtre, art de l’autre – Hors série N° 13 – septembre 2013.
(2) – Le spectacle de Magrit Coulon HOME programmé dans ce festival en est une démonstration éclatante.

Les spectacles :

Éloge de l’altérité (création) – Une conférence-théâtre imaginée par Isabelle Pousseur

La Fille du Sacrifice (création) – Réhab Mehal

Et je voulais ramper hors de ma peau (création) de et avec Valentine Gérard et Francine Landrain 

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