"Notre tâche (ou bien tout le reste sera pure statistique et affaire d’ordinateur) est de travailler à la différence." Heiner Müller

"Notre tâche (ou bien tout le reste sera pure statistique et affaire d’ordinateur) est de travailler à la différence." Heiner Müller

Looking for Mary / titre provisoire – Marie Bruckmann

Résidence : 23 > 29/09/19

© Hélène Legrand

L’histoire se passe dans un appartement.
Entre une femme.
Elle dialogue avec sa vie, la retraverse, comme sous hypnose, avec les mots qui ne sont pas ceux de tous les jours, en adresse aux absents, ceux qu’on croit voir et ceux qu’on entend encore. Elle ne cherche pas à nous la narrer, elle la revit. Comme un combat quotidien pour être. Elle est la sainte devenue martyr, l’exclue par incompréhension.

Quand je regarde autour de moi, je fais le constat d’une humanité en voie de déshumanisation, en quête d’elle même, dans laquelle moi-même je me noie. De manière générale, je vois – et j’en suis – , des errances, des tentatives, des égarés, des solitudes, dans un monde qui pourtant tend à davantage de sécurité, de possibilités d’épanouissement, de liberté, d’ouverture. Cette contradiction me donne à penser qu’à brider nos imaginaires, qu’à nous vendre des concepts, qu’à conditionner l’enseignement et l’éducation, qu’à ne pas faire taire les vieux schémas, nous aspirons à des idéaux qui sont des constructions commerciales, des stratégies politiques. Nous commençons à adhérer à une pensée globalisante qui nous est délivrée insidieusement, via les structures et institutions de toutes sortes (religieuse, scolaire, judiciaire, …) qui nous entourent, perdant dès lors le lien avec nos désirs et avec les autres. Ces inventions (pour ne pas dire intentions) sont d’ailleurs si bien mises en place qu’elles nous apparaissent comme étant nôtres – nous nous en pensons créateurs et dépendants. On hiérarchise, on a besoin de trouver des boucs émissaires pour justifier le terme « réussite » et pour assurer la stabilité d’une normalité; en gros pour être performant. Tous nous jouons le jeu, consciemment ou non, de maquiller nos faiblesses et nos fragilités. En tout cas essayons « pour faire comme ».
Et dans cette mascarade, il y en a forcément qui n’en connaissent pas les règles et restent sur le bord de la route. La question que je me pose c’est de savoir si ce ne sont pas eux, finalement, les vrais « gagnants », « patrons » pour le dire familièrement et dans le jargon de notre époque. Si ce ne sont pas eux les martyrs de notre Europe, ceux sacrifiés pour ?
C’est à partir de cette interrogation que j’ai écrit une narration. On y voit un de ces hommes face au décès de quelqu’un. Ou presque. Quelqu’un est absent, a disparu, n’est plus physiquement. Quelqu’un se retrouve sans l’autre, seul avec les évènements. Je pars de cette situation parce que la mort, toute crue, toute froide, appartient à cette même marge, celle des exclus, des différents, de ceux qu’on veut mettre dans les moules que l’on connaît pour avoir une emprise sur eux; tant physique qu’intellectuelle. Faire sien, maîtriser l’insondable de cette dernière par le prétexte de la compréhension médicale par exemple. Encore le témoignage de notre aveuglement et de notre incapacité à nous mettre face à ce qui est. En réponse à cette société qui nous rend malade par ses injonctions, nous devenons les créateurs de nos propres mensonges pour tenter de supporter l’inconnu par une maîtrise imaginaire, uniforme, uniformisante, et du coup rassurante.

Marie Bruckmann

Écriture, conception et jeu Marie Bruckmann – Collaboration artistique Audric Chapus (jeu), Henri Gonay (son), Jacques Bruckmann (lumière)