"Notre tâche (ou bien tout le reste sera pure statistique et affaire d’ordinateur) est de travailler à la différence." Heiner Müller

"Notre tâche (ou bien tout le reste sera pure statistique et affaire d’ordinateur) est de travailler à la différence." Heiner Müller

Le Site – Nicolas Mouzet Tagawa

Résidence : 30/09 > 27/10/19 et 08 > 25/04/20

Le site se compose d’un nombre défini de parois qui assemblées forment des sortes de pièces, galeries ou couloirs qui semblent infinis. Certaines de ces parois comportent portes ou arches. Ces ouvertures, loin d’ouvrir sur un dehors, débouchent toujours sur d’autres pièces.

Passé cette description, définir ce qu’est le site a fait l’objet de nombreuses controverses. Des spéculations sur son origine (et donc sur sa nature) restant polémiques, il a été défini que seule l’expérience que nous faisions du site pouvait, si ce n’est le définir, en tout cas en établir quelques propriétés. Aucune expérience concluante n’a pu déterminer à se jour une différence entre les deux propositions : « je marche dans le site »  ou « le site se modifie autour de moi ». Aussi, nous disons que le site est mu et se meut. Il a été convenu, notamment pour la santé morale des occupants du site, qu’il ne fallait pas tirer de cette conclusion un principe d’équivalence, mais de solidarité.

Parfois, il suffit de pousser une paroi pour changer la configuration du site et découvrir une nouvelle pièce. Parfois, le site se modifie de lui-même. Nous avons beau avoir retourné le problème dans tout les sens, nous n’arrivons toujours pas à nous expliquer ce qui déclenche ces réorganisations. Chaque fois que nous croyons trouver une raison à cette autonomie du site, la fois suivante qui devrait confirmer notre hypothèse l’invalide. Immanquablement. Parfois, au hasard d’une nouvelle pièce, une lumière entrant par la fenêtre ou par la porte se donne l’allure d’une source naturelle, donnant la sensation d’un dehors à porter de main. Peut-être une résolution? Hélas, nos illusions sont vite déçues. Jusqu’ici, chaque fois que quelqu’un a traversé un couloir, il débouchait sur l’une des innombrables pièces du site. Immanquablement. Et si parfois deux d’entre elles peuvent se ressembler, quelque chose semble toujours s’être un peu modifié. Nous n’arrivons jamais à savoir si c’est la mémoire du lieux précédent qui nous fait défaut, ou si le site par quelques déconcentrations (ou peut-être par caprice ? Nous n’osons affronter cette hypothèse dans les yeux) n’ait pas retrouvé l’allure exacte de la pièce d’origine. Il se pourrait aussi que l’une des sentinelles qui arpente le site ait fait une blague. Ce serait bien leur genre. Nous avons vu que les combinaisons de différents assemblages des parois du site semblaient infinies. Il n’en demeure pas moins que le site est commensurable. Ce sont les combinaisons de sa finitude dont nous ignorons les limites. D’où cette propriété : le site est immobile et en mouvement.

On ne sait pas depuis quand les sentinelles sont dans le site. Pas plus qu’il n’est possible de dire si elles font une assemblée, une horde ou une tribu. On reproche parfois aux sentinelles de feindre leur maladresse et de ne pas vouloir sortir du site. Mais rien ne permet de déterminer avec certitude si elles habitent le site, en sont prisonnières, ou en sont l’une de ses constituantes. Fragiles et enclines au doute, elles émettent des hypothèses à partir, et seulement à partir de ce qu’elles trouvent dans le site. Il n’est pas rare de croiser une sentinelle marcher sur la tête ou sur le fil d’un rasoir. Réciter aussi. On ne sait alors plus très bien si les sentinelles sont celles qui voient ou celle qui sont vues. Si elles cherchent ou si elles sont la recherche elle-même. De cette étrangeté découle une hypothèse : ce que le site montre, c’est l’actualisation de son histoire par ceux qui le manipulent.

On raconte que la présence des sentinelles coïnciderait avec l’apparition d’un bruissement qui semble venir du dehors. Semble, je dis semble car n’ayant jamais entrevu l’extérieur du site, je ne puis en rien affirmer son existence. Rien n’indique non plus que ce bruissement soit arrivé un jour. Notre expérience du site nous permet simplement de dire qu’il s’absente de temps en temps, mais finit toujours par réapparaître. Cette instabilité, qui coïncide avec celle du site, nourrit il faut bien l’avouer l’hypothèse selon laquelle le bruissement serait généré en ses murs.

Un jour, une sentinelle a eu une idée. Elle a émis l’hypothèse qu’au centre du site se trouvait peut-être l’écho des bruits que l’on entendait. La possibilité que l’extérieur du site soit en fait son centre se murmurait entre les sentinelles depuis quelques temps. Le bruissement fait entendre foule, ou rumeur, ou cri. On y entend parfois des mots distincts. J’ai cru y reconnaître ta voix.   

Bienvenue dans le site.

Une première phase de recherche est en cours, réalisée avec le soutien de la Chaufferie – 1er acte / Bourse aide au développement et du Théâtre Océan Nord. Création prévue à l’horizon 2020/2021.